Migrants : les murs se hérissent, les démocraties flétrissent

Depuis plusieurs mois, la Hongrie reçoit un afflux important de migrants : plus de 140 000 arrivées depuis le début de l’année. Face à cette situation, le chef du gouvernement Viktor Orban et son parti le Fidesz ne lésinent pas à encourager la haine envers les réfugiés.

réfugiée à la gare de Keleti

Depuis janvier, plus du double du nombre de réfugiés totalisé en 20141 est déjà parvenu aux portes de la Hongrie, dans le but de rejoindre l’Allemagne ou d’autres pays de l’Union. Chaque semaine, des milliers de migrants tentent de franchir la toute nouvelle ceinture de barbelés qui court le long des 175 km de frontière serbo-hongroise, point de pénétration principal des migrants sur le territoire hongrois, selon les autorités. A Budapest, A la gare de Keleti, le triste spectacle de quelques centaines de réfugiés regroupés à même le sol s’offre à la vue des passants. Des hommes, des femmes, des enfants, en attente de demande d’asile, provenant pour la plupart du Pakistan, d’Afghanistan, de Syrie ou du Bangladesh. Des familles, épuisées, sont prises en charge par quelques volontaires de l’association hongroise Migration AID qui dispose d’un centre de premiers soins improvisé. Quelques douches, des toilettes disposées à proximité, un point d’eau, un médecin disponible, rien de plus pour près de 300 personnes qui s’agglutinent sous le toit du patio, protecteur en cas de pluie. Les enfants chahutent et jouent, une partie de volley s’improvise pour rompre l’ennui avec quelques-uns des volontaires associatifs sur place. D’autres réfugiés errent sur le parvis de la gare, ou se regroupent dans les parcs de la capitale. Des journalistes sont présents pour filmer, difficile de converser, la barrière de la langue est là, peu de réfugiés parlent anglais.

Un scénario désormais banal, dont sont témoins nombre de ressortissants européens. Les moyens employés par le gouvernement hongrois pour traiter la question sont, pour le coup, plus singuliers. Depuis plusieurs semaines, les rues de Budapest ont été placardisées d’affiches de propagande, stigmatisant l’accueil des réfugiés auprès des ressortissants hongrois. « Si tu viens en Hongrie, ne prends pas le travail des Hongrois » ou « si tu viens en Hongrie, respecte notre culture » font partie des quelques messages distillés dans le pays, qui n’ont pas tardé à être détournés de manière humoristique par certains activistes. « Une initiative de crowdfunding a levé plus de 90 000 euros en quelques jours pour monter une contre-campagne d’affichage, en anglais cette fois. Et les médias sociaux grouillent de parodies aussi drôles que poignantes des panneaux »2.

Exemple : « Si tu viens en Hongrie, ne prends pas le travail des Hongrois » est annoté : « Quel travail ? »

réfugié Afghan à la gare de Keleti, Budapest

L’instrumentalisme de la peur et la xénophobie d’Etat

Si certains Hongrois ont été scandalisés par cette campagne, celle-ci a pourtant contribué à établir un climat de défiance et de peur vis-à-vis des réfugiés. Idéal pour mettre en place d’autres mesures, plus radicales, comme :

« une consultation nationale sur « l’immigration et le terrorisme » par courrier postal,

un arsenal législatif a été adopté pour refouler plus facilement les migrants en Serbie,

l‘érection d’une clôture de 4 mètres a débuté le long des 175 km de frontière entre la Hongrie et la Serbie. Elle doit être achevée fin novembre,

la fermeture des quatre centres de réfugiés urbains est programmée. Ils seront remplacés par des camps de tentes, en campagne, dans des zones inhabitées,

un durcissement du code pénal qui criminalise dorénavant toute personne qui pénètre clandestinement sur le territoire hongrois doit être adopté à l’automne. »3

Conséquences de ces mesures, de l’argent public est dépensé généreusement pour restreindre et rendre les conditions d’accueil invivables pour les réfugiés. Par ailleurs, nombre d’entre eux, dont des enfants, se blessent en tentant de traverser les barbelés. Enfin, un climat xénophobe entretenu par l’appareil d’Etat même, qui permet, auprès d’un électorat dépolitisé, de détourner l’amertume des Hongrois des problématiques du pays, dont la corruption, le chômage et la misère. « Nous protégeons la Hongrie », affirme Orban. Protéger et sécuriser. Une aubaine pour son parti en perte de vitesse dans les sondages.

Il y a quelques jours, des membres du parti d’extrême droite Jobbik se sont rendus à la gare de Keleti pour tenter le coup de force, en jetant des pierres depuis le parvis sur les réfugiés situés en contrebas. Les forces de l’ordre sont intervenues pour repousser et interpeller les assaillants. L’oeuvre du Jobbik et d’Orban fait ainsi des émules : confondre migrants avec des parasites qui viennent manger gratuitement en Hongrie, un comble pour certains Hongrois qui souffrent du chômage et des difficultés sociales.

Le malaise européen

Face à ces dérives autocratiques, aux atteintes des libertés fondamentales et de l’état de droit, le malaise se traduit chez les députés européens, partagés par la condamnation sans appel du côté de l’aile gauche du Parlement, et une condamnation plus pâle de la part des représentants de la droite européenne, se sentant obligés d’écouter et de défendre Budapest.

Pourtant, l’idée même d’un « mur anti-immigration », en outre proposé à l’origine par l’extrême droite hongroise, une des plus féroces en Europe, a tout pour accentuer le malaise du Parlement européen. Au-delà du caractère inefficace sur le long terme d’une telle mesure, c’est bien le projet européen, qui, dans ses fondements et son éthique, est mis à genoux par de tels projets : à ce titre, Matteo Renzi a de nouveau réclamé, dans une tribune à La Stampa, que l’Europe prenne à bras-le-corps le drame des migrants. « Si la solidarité et la responsabilité l’emportent, les solutions se trouvent (…). Si au contraire prévalent l’égoïsme et la peur, nous risquons de perdre l’idée même de l’Europe ».

Common Borders : une initiative citoyenne européenne

Cette idée d’une Europe citoyenne capable d’être à la hauteur de ses responsabilités, Balint Gyevai et Anita Seprenyi, que je croise au milieu des migrants, en sont porteurs.

Balint, responsable des sections jeunesses du Parti fédéraliste européen, souhaite sensibiliser les Hongrois sur la nécessité de briser l’atonie européenne sur la question des migrants : « Nous croyons que la solution à ces problèmes relève d’une gestion commune de l’Union européenne des politiques migratoires et des frontières, afin de sauver des vies et réformer les régimes de frontières européens ».

Ces mesures passent par le partage des moyens d’assistance et de secours déployés pour sécuriser les frontières communes, au travers d’un système de garde-côtes européen. Elles préconisent également de créer un système de redistribution équitable des demandeurs d’asile entre les différents pays européens et la mise en place de quotas annuels pour les migrants économiques négociés dans l’Union.

A cet effet, une pétition paneuropéenne en ligne existe sur le site commonborders.eu

1La Croix, 27/08/2015

2Rue 89, 09/07/2015

3UNHCR, article cité, C ; Léotard pour Médiapart, 26/07/2015

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *