Présidentielle au Togo : un résultat Faure de café

Affiches électorales en faveur du candidat Faure, Lomé, avril 2015
Affiches électorales en faveur du candidat Faure, Lomé, avril 2015

Présidentielle 2015, un scrutin tronqué ?

« On veut du changement ». Telle est la phrase que j’ai entendue chez beaucoup de Togolais. Ce changement tant attendu, peu d’entre eux estiment qu’il pouvait survenir par les urnes. Leur intuition a été confirmée par l’annonce ce 28 avril 2015 des résultats provisoires de l’élection présidentielle, proclamés par la Céni (Commission électorale nationale indépendante) : le candidat Faure Essozimma Gnassingbé remporte le scrutin avec 58, 75 % des voix. Un scrutin à un tour, rappelons-le, qui a opposé le candidat sortant Faure, leader du RPT/UNIR, issu d’une famille au pouvoir depuis plus de 50 ans, à plusieurs candidatures adverses dont le principal challenger, Jean-Pierre Fabre, leader de la formation CAP 2015, a été crédité à 34, 85 % des suffrages. Suite à la révélation de ces résultats provisoires, Jean-Pierre Fabre conteste les chiffres annoncés, dénonçant des irrégularités multiples qui « sont de nature à entacher la crédibilité des résultats du scrutin » et demande « à la Céni d’annuler les résultats du scrutin dans les Céli (Commission électorale locale) où la fraude est extravagante »1. Malgré la constitution d’une instance indépendante chargée de veiller à l’intégrité du processus électoral (la Céni), dirigée par des membres du pouvoir et de l’opposition, et la présence d’une mission d’observation internationale, les premiers affrontements n’ont ainsi pas tardé à faire surface au lendemain du scrutin. Selon les partisans de l’opposition, la confrontation des premiers procès-verbaux ont fait apparaître de nombreuses anomalies : votes sans carte, substitutions d’urnes et de procès-verbaux, et classiques bourrages d’urnes. Nombre de Togolais doutent fortement de la probité concernant cette étape décisive de compilation, de centralisation et d’agrégation des procès-verbaux à l’issue du scrutin. C’est pourquoi une proportion importante de citoyens ne se sont pas déplacés pour aller voter : on compte près de 45 % d’abstentionnistes, taux record depuis 2007. En outre, la tenue d’un scrutin à un tour, pénalisant l’opposition, fait sourire, ou grincer des dents, c’est selon ; pour beaucoup, l’opposition aurait dû boycotter une telle élection, exigeant de fait une réforme fondamentale du mode de scrutin. Par ailleurs, que dire de la candidature du président sortant Faure, qui se présente pour la troisième fois, faisant fi de la Constitution togolaise qui n’autorise que 2 mandats successifs ? Pour conclure, on pourra également s’étonner des moyens financiers considérables déployés pour la campagne de Faure Gnassingbé dans tout le pays.

Népotisme et jeunesse sacrifiée

Au lendemain de la commémoration de la fête nationale de l’indépendance (27 avril 1960), le Togo semble « toujours en quête d’une indépendance confisquée après 55 ans »2. Pour beaucoup de jeunes Togolais, l’indépendance est une abstraction, et l’avenir est sans espoir. Avec un RNB (Revenu net par habitant) d’environ 530 dollars US, une grande désespérance semble toucher la jeunesse d’un pays qui représente 60 % de la population. A ce titre, une récente étude (classement 2015 sur le bonheur) publiée par le SDSN (Sustainable Developpment Solutions Network) et l’université canadienne UBC (University of British Columbia) montre que le Togo fait partie des pays d’Afrique où le sentiment de désespoir est le plus palpable (dernier rang occupé sur 158 pays classés).

Le Togo est un petit pays, comme beaucoup de ses citoyens le reconnaissent avec tendresse, qui ne jouit que de peu de ressources (phosphate, calcaire, café, cacao). Un petit pays, dont près de 60 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Un petit pays, où les jours se succèdent pour le peuple tel que pour Sisyphe.

Il y a 55 ans, Sylvanus Olympio, premier président démocratiquement élu, assassiné le 13 janvier 1963, disait : « La nuit est longue mais le jour vient ». La nuit longue de la dictature de Gnassingbé père a hypothéqué durant 38 ans l’émancipation du Togo. Depuis sa mort en 2005 et l’accession au pouvoir de son fils, le pays peine à emprunter le chemin des nations libres, démocratiques et prospères. Comme la Corée du Nord et Cuba, le Togo fait partie du club désormais restreint des nations dirigées par une même famille depuis plus de 5 décennies. Avec le fils Gnassingbé, le temps d’une dictature aveugle est néanmoins révolu, mais l’avènement « d’une véritable liberté, où seules la loi et la justice s’imposeront comme référents régulateurs de tous les rapports sociaux, économiques et politiques »3, est à l’heure actuelle loin d’être acquise. La modernisation d’un pays ne se contente pas de l’aménagement de nouvelles voiries. Roger, couturier à Kpanimé, me confie « qu’en dépit de progrès concernant la liberté d’expression, il existe toujours des mouchards, des gens du pouvoir, des policiers en civil qui t’épient, des voisins qui te dénoncent, pour des discussions ou des propos tenus à l’encontre du gouvernement ».

« La nuit est longue, mais le jour vient ». Un processus démocratique, non violent, sera long à accoucher. Chaque Togolais se souvient avec douleur des évènements de 2005 où Faure Gnassingbé accèda au pouvoir par le prix du sang : 800 opposants tués, dont beaucoup furent jetés dans la lagune de Lomé. Certains ont ainsi préféré voter pour le statu quo, de peur des troubles que provoquerait l’alternance. La répression toujours crainte, a bien souvent raison d’un engagement politique et citoyen conscient. Il sera pourtant garant du changement du destin collectif de la nation togolaise.

1Déclaration de Patrick Lawson Banku, directeur de campagne de CAP 2015, 27/04/15

2Peter S., Le Triangle des Enjeux, 29/04/15

3Peter S., Le Triangle des Enjeux, 29/04/15

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