Le grand charlivari

charlie recrute

L’attentat contre l’hebdomadaire satirique a rassemblé nombre de Français autour des valeurs universelles de défense de la liberté d’expression, de respect et de tolérance. Après cette communion civique et roborative, que faire de notre monde ? Comment être à la hauteur du courage des géniaux trublions de Charlie ?

« On a tué Charlie ! » ont scandé les assassins en cette matinée funeste du 8 janvier.

Depuis l’attaque, les manifestations de soutien se succèdent, les témoignages de solidarité avec les familles des victimes et les hommages abondent. Dimanche 11 janvier, des centaines de milliers de personnes ont défilé, communiant dignement et manifestant avec ferveur leur volonté de défendre la liberté d’expression. Une journée où au-delà de la catharsis, il était nécessaire de se sentir un dans un grand élan solidaire, où l’on veut croire à un sursaut collectif et républicain, où l’on se réapproprie les valeurs qui fondent notre démocratie. Une manière fédératrice de « remembrer » un corps social mis à mal, et se sentir plus fort dans l’unité. Malgré cette vitrine réconfortante, cette messe médiatique savamment orchestrée et relayée par les médias du monde entier, malgré les signifiants de circonstance répétés à l’envi par nos responsables politiques (tolérance, solidarité, fraternité, citoyenneté), malgré les soutiens appuyés de la communauté internationale, une interrogation demeure : «  sommes-nous vraiment tous Charlie ? »

Cette question n’implique pas une adhésion obligatoire à l’humour et aux choix éditoriaux de l’hebdomadaire. Elle implique plusieurs interrogations, notamment concernant l’unité véritable autour des valeurs de la République, et la façon de réagir collectivement à une situation complexe, dont la compréhension est fondamentale pour envisager une politique capable de prévenir de tels drames.

« Je suis Charlie » n’engage à rien. Dénoncer le terrorisme n’engage à rien. Clamer la tolérance et le respect de son prochain n’engage à rien. Refuser le racisme et l’antisémitisme ne les fera pas disparaître. Pour transformer l’émotion collective et l’indignation en actes garants de progrès sociaux, le temps du recul et de la réflexion, la capacité à penser et à renouer du lien social sont nécessaires. L’engagement des rédacteurs de Charlie était d’alerter avec malice par l’humour, non seulement de l’instrumentalisation de la religion par le fanatisme intégriste, mais également du creusement des souffrances et des inégalités sociales. Celles-ci sous-tendent le tropisme de tous les racismes et de tous les extrémismes. Le combat de Charlie Hebdo envers l’extrême-droite, envers toutes les idéologies de la haine, ne pouvait se séparer de la défense des plus faibles, d’une critique acerbe du capitalisme financier et des dérives de l’argent roi.

Comment des dessinateurs comme Charb ou Tignous pouvaient être subversifs ? Ils appuyaient là où çà faisait mal, en dénonçant une société du spectacle sans utopie et sans idéal, ansi que les apories du storytelling dont nos responsables politiques nous abreuvent. Ils s’opposaient vigoureusement aux guerres successives contre le terrorisme qui ont montré leur inefficacité et aux impérialismes de tous poil. En quoi Charlie Hebdo pouvait être subversif ? L’hebdomadaire proposait une tribune d’expression à un économiste de sensibilité keynésienne, Bernard Maris, en guerre contre l’austérité, seule pensée unique imposée à l’Europe. Il accueillait une psychanalyste, Elsa Cayat, auteure de sa rubrique Charlie Divan, à l’heure où la psychanalyse subit des attaques de toutes parts, car non conforme aux préceptes de rendement et d’évaluation de l’humus humain imposés par notre monde libéral. Etre Charlie, c’est adhérer à un manifeste pour la laicité et la liberté d’expression, plus qu’à l’appréciation de certaines caricatures. Etre Charlie, c’est finalement produire un journalisme engagé autour de valeurs libertaires et humanistes. Les trublions de la bande décimée étaient les derniers intellectuels authentiques : être capable de faire réfléchir, le lecteur ayant l’agréable sensation de respirer un air pur qui régénérait ses neurones.

Etre Charlie, c’est voir un peu plus loin que le bout de son nez. Si la France a été le témoin de la barbarie perpétrée par ses propres enfants, il est temps de s’attacher à s’occuper du sort des quartiers et des cités défavorisés où ces jeunes ont grandi. Des terroristes comme Merah ou les frères Kouachi ne sont que des petites mains fanatisées du djihadisme international. Si des sectes d’ignorants sont capables de séduire en nombre nos jeunes, c’est que le lent processus de désindividuation et de marginalisation de ces populations précarisées a atteint un niveau inégalé. La bêtise, la misère intellectuelle et l’ignorance n’explique pas tout. Beaucoup d’enseignants, de travailleurs sociaux, d’educateurs, de psychologues institutionnels tirent la sonnette d’alarme depuis de nombreuses années. Les émeutes des banlieues de 2005 qui ont frappé l’ensemble du territoire français n’ont rien changé. L’école et les services publics ont continué de subir des restrictions budgétaires, certains territoires sont restés abandonnés, la ségrégation à l’emploi poursuit ses ravages. Le départ de centaines de jeunes vers la Syrie n’interpelle pas les politiques sur leurs problématiques sociales et leur déshérance. La société française a généré ses propres monstres, à tel point que l’hommage rendu aux victimes des attentats a été parfois houleux dans certains établissements : à Marseille, Hervé M., enseignant de philosophie, relate l’expérience douloureuse vécue au sein de son propre lycée technique de centre ville : « à midi, nous nous sommes regroupés avec nos 800 élèves dans la cour afin de respecter une minute de silence. La minute a duré à peine 40 secondes. Des îlots d’opposition réagissaient çà et là, j’ai même entendu une de mes élèves de terminale, vêtue d’une djellabah, éructer pendant l’hommage : « je ne me tairai pas, je m’en bas les couilles, j’en ai rien à foutre. » La tension était trop grande. Notre proviseur-adjoint a préféré couper court ».

Sur internet, le vaste rhizome que constitue les réseaux sociaux a été le témoin privilégié des hommages, mais également des manifestations de haine, de rancoeurs, de banalisation de la barbarie et d’analyses fumeuses. Si la démonstration de force parisienne a réchauffé les coeurs, Paris n’a plus rien à voir avec la province profonde. La ville n’est pas les cités ni les campagnes. La belle unité promise par F. Hollande et affichée par les commentateurs n’en est donc pas moins lézardée. Fracturée et inégale comme la société. A ce titre, s’attacher à se focaliser uniquement sur un traitement répréssif du terrorisme en France reviendrait à tenter d’éteindre un feu toujours entretenu par son funeste comburant : outre le contexte international, non négligeable, la crise économique et le chômage des jeunes, la disparition de l’état Providence et l’abandon des plus faibles sont des facteurs importants au niveau national.

Après ce départ à la retraite anticipée de Cabu, Charb, Wolinski, Tignous, Honoré, Elsa Cayat, Charlie recrute. L’hebdomadaire a désormais besoin du soutien d’une légion d’humanistes. Une légion pacifiste, joyeuse et lubrique, fraternelle et laique, capable de prendre en main son destin : refusant les amalgames, cela va de soi, agir solidairement pour s’attaquer aux racines du délitement du lien social, sera un chantier beaucoup moins évident. Il en va de notre responsabilité, pour que ce grand charlivari ait du sens.

charb

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