Pas de changement pour la recherche Française

Hervé Samson pour le Monde
Hervé Samson pour le Monde

Le 17 octobre dernier, le collectif Science en Marche a rassemblé à Paris près de 1300 chercheurs réclamant davantage de moyens pour la recherche, un secteur toujours plus menacé par la précarité de ses jeunes diplômés.

Pour reprendre les propos récents d’un humoriste Français, « faire du Hollande bashing, c’est un peu comme tirer sur une ambulance ». Les commentateurs auraient presque tendance à culpabiliser de poursuivre ce sport devenu national, celui de critiquer sans vergogne l’action gouvernementale, tant celle-ci est attaquée pour tout et n’importe quoi. De son côté, Nicolas Sarkozy a beau jeu de surfer avec ironie sur cette vague de mécontentement, après 10 années de pouvoir menées au sein de sa majorité, à tous les postes de responsabilité : le « bashing » initié par la droite semble décrédibilisé auprès des Français par ses accents d’illégitimité. Finalement, le plus dangereux pour François Hollande et Manuel Valls et l’avenir du parti socialiste, ce sont les critiques émanant de son propre camp : les militants de base, les élus socialistes, ainsi que les citoyens ayant voté avec conviction pour un changement de politique. Un changement dont le nouveau président en avait fait son slogan providentiel de campagne.

En France, un des secteurs les plus sinistrés depuis plusieurs années par les restrictions budgétaires attendait un changement radical de vision : la recherche publique. On pouvait espérer significativement des projets menés par la gauche au pouvoir. Arc-bouté sur la reprise de la « croissance » et de la lutte contre le chômage, François Hollande avait affirmé son engagement auprès de l’enseignement universitaire et de la recherche. Finalement, la marotte s’est transformée en Arlésienne. Bizarre. Comment invoquer de manière obsessionnelle la croissance sans convoquer un effort de recherche adapté aux enjeux ? Sans recherche, moins de croissance. Les chercheurs le savent, et ils ont manifesté le 17 octobre dernier pour se faire entendre. Partis de province, à pied ou à vélo, plus de 1300 chercheurs ont convergé pour une grande manifestation nationale à Paris. Les mouvements de revendication de chercheurs ne sont pas nouveaux : depuis 2004, le collectif Sauvons la Recherche regroupait près de 3000 directeurs de recherche qui menaçaient de démissionner, afin de s’opposer aux baisses d’allocations de recherche et aux suppressions de postes.

Comment la situation a-t-elle évolué depuis 10 ans ? L’enseignement universitaire a subi de plein fouet le désengagement de l’état après la réforme des universités mise en place à partir de 2007 avec la loi LRU, promulguant l’accession à l’autonomie budgétaire et financière des universités françaises. Les suppressions de postes de chercheurs se sont poursuivies, atteignant un record non égalé cette année : au CNRS, près de 800 postes ont été perdus en dix ans. La situation des jeunes chercheurs n’a jamais été aussi précaire. Les postdoctorants enchaînent des contrats de deux ans, sans possibilité d’embauche sur des postes de titulaires. Certains pointent au chômage, pour finalement abandonner leur carrière après une formation exigeante et longue : un investissement finalement caduque pour l’état. Les exemples abondent : comme Olivier, docteur en anthropologie, devenu boulanger. Ou Marie-Lise, docteure en biologie, qui étudie le virus du Sida dans son laboratoire de l’hôpital Cochin, et qui se demande si elle pourra continuer dans ces conditions : « On est sous pression en permanence. On perd beaucoup de temps et beaucoup d’énergie à chercher des financements pour faire en sorte de pouvoir poursuivre nos travaux. Quelquefois, un mois avant la fin d’un contrat, on ignore si on va pouvoir le renouveler. Notre cerveau devrait être entièrement focalisé sur notre recherche, et il ne peut pas l’être, c’est une nuisance pour la science »1.

Ainsi, les exemples des départs à l’étranger, aux Etats-Unis notamment, s’accumulent. Et les possibilités de retours se font de plus en plus rares. La fameuse « fuite des cerveaux » s’est convertie en une véritable hémorragie. Les jeunes chercheurs doivent s’expatrier pour travailler, même si une expérience de recherche à l’étranger reste primordiale pour la valorisation de son CV. Si les budgets de la recherche fondamentale s’effondrent, les crédits alloués à la recherche appliquée et aux thématiques « à la mode », aux retombées économiques à court terme, sont privilégiés. Selon Patrick Lemaire, représentant de Science en Marche, « La recherche fondamentale est plus difficile à financer car ce qui intéresse les politiques, c’est d’avoir un retour sur investissement rapide, or la recherche fondamentale se fait sur le long terme et les retombées économiques n’apparaissent que très longtemps après la recherche. Mais s’il n’y a pas la recherche fondamentale à la base, il ne peut pas y avoir ensuite de la recherche appliquée. Et donc il faut accepter que l’on finance la recherche basée sur la curiosité et la liberté de recherche et non pas motivée par une application bien précise ».

En matière de recherche comme de vision construite de l’avenir, la vacuité de la politique gouvernementale se heurte aux revendications des acteurs de terrain. Plusieurs dizaines de chercheurs médaillés soutiennent le collectif Science en Marche. Les principales institutions nationales comme l’Académie des sciences ou le Comité national de la recherche scientifique tirent la sonnette d’alarme. Les récents prix Nobels Français semblent néanmoins suffire au gouvernement pour s’enorgeuillir du rayonnement international de la recherche Française. Ne nous fourvoyons pas : la recherche française attend autre chose que des trophées, si prestigieux qu’ils soient. Elle attend des moyens, afin de permettre à ses jeunes chercheurs de pouvoir se consacrer entièrement à leurs travaux. Un espoir que l’on pouvait lire aisément dans les regards de ces doctorants de l’université Pierre et Marie Curie, que François Hollande était venu symboliquement visité après son élection.

1France Infos, les chercheurs déprimés face aux suppressions de postes

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *