La jeunesse emmerde-t-elle encore le Front National ?

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Depuis les récentes élections européennes, le score sans appel obtenu par le Front National confirme la progression au fil des scrutins du parti de Marine Le Pen. Sacré fièrement 2ème parti de France par sa présidente, le Front gagne du terrain, notamment chez les jeunes.

 

«La jeunesse emmerde le Front National » scandaient les Bérus dans leur titre sorti en 1989, Porcherie. Un refrain aux accents de manifeste, un appel à la résistance de la jeunesse aux idées du Front qui semble aujourd’hui écorné : selon l’institut Ipsos-Steria, le parti de Marine Le Pen aurait obtenu 30 % des voix chez les moins de 35 ans. La catégorie des plus de 60 ans semble même moins attirée par le vote FN au regard des résultats nationaux : 21 % des plus de 60 ans ont voté FN le  25 mai  dernier, soit 4 points de moins que le score obtenu au niveau national. Malgré une abstention record, ces résultats signent une incidence incontestable du vote FN chez les jeunes.

Chez les militants du FNj (Front National de la jeunesse), l’heure est donc à l’enthousiasme. Julien Rochedy, directeur national du FNj, s’enorgeuillit d’un «vrai désir de la jeunesse de changer les choses, […] et ce changement, cet espoir est désormais incarné par Marine Le Pen». Disposant désormais d’un « vivier de jeunes cadres », une nouvelle génération de personnalités politiques incarnant le Front National souhaite « arriver aux manettes » afin de «changer le destin de la France». Avec les jeunes élus Marion Maréchal, 24 ans, députée, David Rachline, Julien Sanchez, Fabien Engelmann, nouveaux maires frontistes respectivement de 26, 30 et 34 ans, Julien Rochedy compte bien en être.

L’état des lieux dressé par le leader frontiste concernant la situation de la jeunesse est  similaire au constat établi par le parti vis-à-vis des autres problématiques nationales : le vote FN signe la perte de confiance vis-à-vis de l’ensemble de la classe politique qui a échoué à diriger la France depuis 40 ans. Aucune analyse de fond ne transparait hormis le rejet indistinct des suppôts du capitalisme libéral et financier, d’une Europe technocratique et de la mondialisation délétère pour les valeurs nationales. Rejoindre le FN est finalement un acte de rébellion : « Parce qu’en tant que militant du FNj, tu représentes une jeunesse frondeuse qui s’élève contre la bien-pensance, le prêt-à-penser, l’idéologie dominante véhiculée par la majeure partie des médias. » indique le site du mouvement de la jeunesse frontiste. La rébellion et la subversion s’érigent au nom d’un gloubi-glouba idéologique qui ne renie en rien l’ADN du parti d’extrême-droite, à savoir celui de son fondateur, Jean-Marie Le Pen, et de la tradition – longue de deux siècles – de la droite nationaliste Française. Les éléments de langage sont néanmoins bien différents ; la tabula rasa opérée par la nouvelle direction en matière de communication porte ses fruits. Le site internet du FNj en livre les signes : La Liberté guidant le peuple, icône révolutionnaire, détrône Jeanne D’Arc ; ici on parle de jeunes patriotes, là on se revendique de la résistance ; aussi rend-on hommage à la présence de V. Poutine aux commémorations du débarquement, bien légitime au regard « du plus lourd tribut humain payé durant le conflit ». C’est bien la première fois que le Front rend hommage aux Soviets dans leur lutte contre la barbarie Nazie. Mais ne chipotons pas sur les nouveaux symboles usurpés, les oblitérations et les raccourcis historiques, l’essentiel est de se compter parmi les « anti-systèmes ». La subversion s’éprouve au titre de cette croyance.

Il existe pourtant une schizophrénie constante au sein du discours frontiste, portant deux lectures dont l’une, directement accessible, séduit et fait mouche ; l’autre, «cryptée», nécessite une analyse plus approfondie du programme frontiste. L’escroquerie intellectuelle est désormais plus floue, et c’est en quoi la  « dédiabolisation » engagée par Marine Le Pen est payante, notamment auprès des jeunes. Si les symboles chrétiens convoqués comme Jeanne d’Arc faisaient référence à une France conservatrice et traditionaliste, voire antisémite, la sémantique visée par le parti cible désormais un imaginaire plus consensuel car plus actuel : la défense de la patrie, la résistance à la mondialisation et à l’ultralibéralisme financier. A contrario, en 1989, dans une interview à Présent, Jean-Marie Le Pen accusait encore L’Internationale Juive. Du vocabulaire du Front, les dangers mortels de la juiverie, ou les accents maurrassiens du complot sémite semblent s’être évaporés. Le capitalisme décadent ne peut plus être incarné par le juif, la vilerie des Rotschild a fait son temps. Le danger vient toujours d’ailleurs, certes, la pensée décadentielle oppresse et avilit le peuple, comme toujours. La mondialisation crée sans surprise une société qui se décompose, se lézarde, se délite… Mais l’immigré n’en est plus la seule causalité diabolique.

Marine Le Pen aurait-elle tué le père ? Qu’importe. Chassez le naturel, il reviendra probablement au galop. Le Surmoi lepéniste veille au grain, preuve en sont les dernières saillies médiatiques racistes et antisémites de Jean-Marie. Ce qui dérange l’état-major frontiste est bien moins la xénophobie tenace du patriarche que la forme employée. L’inconscient à ciel ouvert de l’ancien leader fait tâche au sein du « politiquement correct » nouveau jus. On peut comprendre la frustration d’un père, lui qui a si longtemps décrié le complot médiatique dont il fut la cible. On se rappelle avec ironie le Jean-Marie Le Pen bayonné et exclu des médias, lui qui se trouve désormais ostracisé par sa propre fille, son blog ayant même été retiré du site internet du Front. Le comble ! Ici encore, la rupture serait-elle consommée ? Le Front National a désormais accès à tous les plateaux, son discours édulcoré inonde les médias, et gangrène même les partis dits républicains. La translation du débat public vers les thèses de l’extrême droite s’opère en silence,  ou dans la cacophonie, c’est selon. Le Front a désormais pignon sur rue, distillant par piqures de rappel, par la bouche de son ancien leader cacochyme, l’idéologie putride qui le fonde.

Au-delà de ce terrain médiatique propice, le tropisme du Front sur l’électorat ouvrier et populaire s’exerce-t-il d’une manière différente auprès des jeunes ? Vraisemblablement non : les jeunes votant majoritairement pour le FN sont peu diplômés ou livrés à une précarité accrue sur le marché du travail, et appartiennent aux couches peri-urbaines de l’électorat. Peu impliqués politiquement, ils apparaissent sensibles à l’incidence directe des campagnes de communication médiatiques du Front qui repoussent dos-à-dos la droite et la gauche. Pessimistes car fragilisés directement par les conséquences du marasme économique, ils manifestent également leur anxiété par le vote frontiste. Mais au-delà du vote contestataire, l’image de Marine Le Pen paraissant plus engageante et moderne que celle de son père, elle suscite également un vote d’adhésion.

Les traditionnelles marches contre le FN en réaction aux résultats des Européennes n’y feront rien, les jeunes opposants au Front peuvent s’époumoner, selon les militants de la Fnj, « La jeunesse devient patriote ».  Avec un taux d’abstention de 73 % des jeunes aux européennes et de plus de 50 % aux municipales, la réelle tendance qui se dessine est le désintérêt des jeunes pour le vote, et avec lui, le réel ferment des thèses populistes : la désespérance que rien ne changera, que tout se vaut, que son vote ne servira à rien. L’inscription de la gauche vers l’instauration d’un constitutionnalisme économique depuis les années 80 condamnant nos sociétés à baisser le coût du travail pour espérer créer de l’emploi, (finalement sans succès probant) joue sur cette désaffection citoyenne. F. Hollande avait cité la jeunesse comme objectif primordial de son quinquennat. L’enjeu est grand, sa responsabilité sera totale, pour que ce «chantier de la jeunesse» ne draine pas son lot de mécontents. Le Front n’aura pas de grands efforts à déployer pour les courtiser.

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