Birmanie : le pogrom des Rohingyas se poursuit

réfugiés Rohingyas arrêtés à la frontière du Bangladesh (2012, REUTERS)

Depuis 2012 sévissent en Birmanie des attaques particulièrement violentes envers une communauté ethnique de confession musulmane, les Rohingyas. Après la dissolution de la junte en 2011, la Birmanie s’est engagée dans un lent processus de transition vers la démocratie, s’engageant à libérer les prisonniers politiques. Les tensions ethniques qui existaient déjà du temps de la dictature se sont exacerbées, opposant notamment les ethnies bouddhistes aux musulmans. Dans la région de l’Arakan, à l’ouest du pays, 800 000 membres de la communauté rohingya se retrouvent ainsi persécutés de manière barbare par les bouddhistes avec la complicité des autorités. Plusieurs massacres et destructions de mosquées ont été relatés dans certains villages, des milliers de personnes se sont déplacées vers le centre du pays ou vers les régions frontalières. Exclus de leurs terres, livrés à une précarité extrême, rencontrant des difficultés pour se marier ou étudier, l’ONU reconnaît cette minorité rohingya comme la « minorité la plus persécutée au monde ». Human Rights Watch (HRW) décrit depuis 2013 le rôle joué par l’Etat birman dans cette crise humanitaire et n’hésite pas à décrire ces violences comme des « crimes contre l’humanité [commis] dans le cadre d’une campagne de nettoyage ethnique à l’encontre des musulmans rohingyas dans l’Etat d’Arakan depuis juin 2012 ». Le 24 janvier 2014, d’autres membres de cette communauté auraient été massacrés par des villageois bouddhistes avec la complicité de la police, selon un communiqué de l’ONU, à Du Chee Yar Tan, près de Maungdaw, ville frontalière avec le Bangladesh. Même les ONG rencontrent de grandes difficultés à acheminer l’aide humanitaire bloquée par les autorités, car soumises à des restrictions de liberté de circulation. Selon HRW, « Les responsables locaux et les dirigeants communautaires ont participé à un effort concerté pour diaboliser et isoler la population musulmane, en prélude à des attaques meurtrières commises par des bandes organisées ». Des autocollants représentant le nombre 969, nombre sacré selon la tradition bouddhiste, auraient été distribués à des commerçants et taxis pour qu’ils garantissent leur caractère bouddhiste. La haine islamophobe entretenue contre les Rohingyas a ainsi dégénéré en un véritable appel au meurtre. Certaines vidéos postées sur Youtube témoigneraient des exactions auxquelles se livrent les bouddhistes birmans envers les musulmans.

Parvenue à l’indépendance en 1948, la Birmanie devait assurer l’émergence d’un gouvernement démocratique et fédéral, ce qui ne sera jamais respecté. Le soulèvement en 1948 des minorités ethniques contre le gouvernement central (bamar), précipite le coup d’Etat de l’armée en 1962, assurant la mise en place d’une junte militaire durant près de 50 ans. « Dès lors, le pouvoir a instrumentalisé le bouddhisme pour consolider son processus d’unité nationale, rappelle Alexandra de Mersan, anthropologue spécialiste de la Birmanie, à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Principale cible de cette politique discriminatoire, la communauté des Rohingyas. »1

Ainsi considérés comme les « Roms de l’Asie du Sud-Est », les Rohingyas, qualifiés de « chiens » ou de « sous-hommes », menacent l’intégrité de l’identité birmane, selon Ashin Wirathu, leader du mouvement 969 anti-musulman, dont la page Facebook livre sans équivoque l’obscurantisme et la bêtise haineuse de sa mouvance extrémiste. Force est de constater que le racisme fait fi du respect de la non-violence, ordinairement prêché par le bouddhisme. Peu importe la religion invoquée : partout dans le monde, l’ultranationalisme et les replis communautaires font leurs ravages. Construction d’une identité nationale, relativisme culturel, rejet de l’autre sont autant de poncifs partagés par les uns et les autres, et trouvent notamment une certaine résonance en France et en Europe. Aucune religion n’est à l’abri de son instrumentalisation à des fins politiques, de luttes de pouvoir, économiques ou justes xénophobes. Les tensions interconfessionnelles masquent généralement des problématiques sociétales et politiques plus profondes. Point de discours religieux lorsque la haine de l’autre est vociférée. Point de choc des civilisations lorsque l’on veut tuer son voisin. Si d’aucuns pensaient que « le 21e siècle sera spirituel ou ne sera pas », mieux vaut parier sur le traitement d’une question fondamentale, et profondément politique cette fois : le vivre ensemble, tel sera le vrai défi de ce siècle.

1Le Point, 29 mars 2013

 

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