Tous les chemins mènent aux Roms

crédit photo : Joakim Eskildsen
crédit photo : Joakim Eskildsen

La France est-elle plus raciste ? Les idées d’extrême-droite sont-elles si attractives pour l’opinion française ? La France se droitise-t-elle ? Autant de questions qui agitent commentateurs et monde politique depuis les multiples saillies médiatiques nauséabondes des uns et des autres ces dernières semaines. Une « storytelling » particulièrement délétère qui ne date pas d’aujourd’hui. Déjà en tant que ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy avait amorcé sa « rupture » en la matière, n’hésitant pas à qualifier certains jeunes de cités de « racailles » qu’il était nécessaire de « karcheriser » pour ramener l’ordre au sein de territoires touchés sinistrés par le chômage et la précarité depuis plusieurs décennies. Par l’emploi de cette sémantique violente, d’un discours aisément identifiable et partagé par le Français « d’en bas », Nicolas Sarkozy se montrait humble parmi les humbles, préparant déjà l’élection présidentielle de 2007. Mais à flatter les penchants pulsionnels d’une France qui souffre de la crise économique, il n’en fallait pas plus pour que la boîte de Pandore puisse s’entrouvrir. Dans une société touchée par un chômage de masse endémique, le délitement du lien social et l’explosion des inégalités, un ensemble d’ingrédients se retrouvent associés au sein d’un même cocktail détonnant dont l’issue est déjà connue si l’on persiste à exacerber les impasses imaginaires. Car depuis la « rupture » initiée par N. Sarkozy, ce sont bien d’autres responsables politiques qui ont surfé sur la vague de la stigmatisation, voire de l’intolérance, certaines allocutions relevant  d’un racisme avéré. Un des derniers exemples en date, concerne la polémique stigmatisant les populations roms présentes sur notre territoire (17000 personnes recensées en 2013)1. Si les conditions de pauvreté effrayante de ces populations  posent de véritables problèmes sanitaires et de sécurité à certaines communes, le débat, loin d’être apaisé, a fait office de propos ignominieux tenus à l’égard des Roms par des élus de la République. Dernier en date, le maire UMP de Roquebrune-sur-Argens, Luc Jousse, déclare après l’incendie d’un camp de Roms sur sa commune qu’il était « presque dommage qu’on ait appelé trop tôt les secours ». Pour sa défense, Luc Jousse explique qu’il n’avait fait que reprendre les propos de l’un de ses administrés. On se rappelle également les déclarations du député-maire UDI de Cholet, Gilles Bourdouleix, estimant à l’égard des Roms que « Hitler n’en avait pas tué assez ». Régis Cauche, maire UMP de la Croix, assurait que si l’un de ses administrés commettait « l’irréparable » envers un Rom, il lui apporterait son « soutien ». D’autres n’hésitent pas à employer une sémantique rappelant les heures les plus sombres de notre histoire, parlant de « question rom ».

La campagne des municipales avait trouvé son premier grand thème populiste d’affrontement. L’électeur Français était déjà régulièrement habitué à  ce que toute thématique sociale ou économique de fond se dérobe avant un scrutin d’envergure nationale, le thème de la sécurité parasitant alors la majorité des débats. La campagne des municipales 2014 a donc innové en abordant la « question » ethnique. Car c’est le ministre de l’Intérieur en personne, Manuel Valls, qui le 24 septembre 2013, sur l’antenne de France Inter, déclara que les Roms sont « des populations aux modes de vie différents des nôtres », « ayant  vocation à retourner en Roumanie ou en Bulgarie », lui valant une plainte déposée par le MRAP  pour « incitation à la haine raciale ». Cet autre exemple, provenant du camp socialiste cette fois, de discours aux relents xénophobes suit la rhétorique adoptée par certains membres de la droite forte ou du Front national. Un dérapage contrôlé destiné à afficher une certaine fermeté et glaner la confiance d’une frange de l’électorat ? Au final, la stigmatisation ethnique employée par toutes les obédiences politiques ne peut que crédibiliser le discours d’un Front national boosté par tant de sollicitude idéologique. Dans un tel contexte, lorsque même les représentants de la nation ne mesurent pas les responsabilités qui leur incombent dans une telle atmosphère de soufre, c’est la parole raciste qui se retrouve décomplexée, libérée des « chaînes de la bien-pensance ». Mme Taubira en a bien fait les frais. Comme par hasard, en pleine campagne contre les Roms, la ministre de la Justice fut l’objet des plus viles et basses attaques en sa qualité de femme noire. Traitée de singe, insultée en première page du magazine ordurier Minute, vilipendée sur les réseaux sociaux, la petite barbarie humaine rappelle cette France malade où les parutions réactionnaires – de la Libre parole au Cri du peuple – attisaient la haine envers les juifs. Suite à cette affaire, la garde des sceaux déplorait une quasi-absence de réaction de la part de la classe politique et des intellectuels.

Absence de réaction ou sidération, la France deviendrait-elle subitement raciste ? Manifestement ni moins, ni plus qu’avant. Mais le glissement dangereux et condamnable d’une classe politique, et notamment de l’UMP, vers la rhétorique du Front national dans un but électoraliste tend paradoxalement à amorcer une fuite en avant dans la course aux électeurs : ceux-ci, confortés dans leurs choix idéologiques, rassurés par la campagne de dédiabolisation opérée depuis plusieurs années par Marine Le Pen, ne verront jamais l’utilité de revoter pour les partis dits « républicains », dans un contexte ou l’autre semble désigné par tous  comme le responsable des difficultés traversées par le pays. Mais qui est donc cet autre malfaisant, celui qui cristallise toutes les haines, celui par qui l’on peut aisément se défausser ? Qui est cet autre source de tous les maux ? Rom, biffin, immigré, chômeur, allocataire du RSA, bientôt le demandeur d’asile, bien souvent, un trait unaire relie cet autre : la pauvreté. La guerre idéologique, en temps de crise économique, s’effectuera contre le pauvre, celui dont on a peur, celui dont on rejette la désespérance. Autant converger vers ces cibles imaginaires afin de détourner le regard des vrais problèmes, ceux qui ont causé la perte de millions d’emplois en Europe depuis la crise financière.  Les crises se succèdent et les vieux réflexes demeurent, l’adversaire sera toujours le même : le paria profiteur.

Le Rom, dont l’appellation syncrétique mêle avec dénigrement  le tzigane, le manouche, le gitan, le romanichel et autres sintis représente cet adversaire, intouchable rejeté de tous, depuis ses origines. L’éternel errant, qui ne vit pas comme nous, et pour cause. Les difficultés d’intégration sont grandes, car le rejet de l’impur perdure.

Ce même destin d’errance toucha Jean-Baptiste, membre de la communauté sinti. Né en Belgique dans une roulotte peu avant la guerre de 14, lui et sa famille fuyèrent le vacarme et les tumultes de la grande boucherie en passant par la France, l’Italie pour rejoindre Alger. Puis retour en France, où, doué pour la musique, il excelle très jeune au banjo. Lui aussi, connut l’incendie de sa vétuste roulotte, plantée sur un terrain vague en région parisienne, la « zone » désertique et insalubre. Gravement brûlé à la jambe droite et à la main gauche, Jean-Baptiste, selon ses médecins, ne pourra plus animer les bals populaires avec son banjo. Pourtant il s’accroche, refuse le destin. Plongé dans la misère, il réapprend à jouer avec deux doigts en moins, inventant une nouvelle technique à la guitare : le jazz manouche. « Django » le bohémien renaissait. Multipliant les concerts, il fonde avec Stéphane Grappelli en 1934 le Quintette du Hot Club de France, qui connaît un succès fulgurant au niveau international. Au-delà d’un style musical révolutionnaire et patrimonial unique, témoin d’une époque mais toujours vivace, le voilà désormais promu au statut d’icône nationale. Django l’analphabète nous lègue ces lointains échos de France, d’un art inaltérablement associé au  pays qui l’a accueilli et l’a acclamé.

 

Django, l’homme libre,

« Ce n’est pas une époque,

Ce n’est pas le passé.

C’est aujourd’hui et demain »2.

http://www.youtube.com/watch?v=ciJUJDWmjQs

crédit photo : Joakim Eskildsen

1La Croix, 26 sept. 2013

2L’histoire de la Chope des Puces, Marcel Campion, Catherine Gravil

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